MEDIAPART 03 décembre
2014 | Par claire dujardin
Et voilà le
point de départ, qui justifie la force et les armes : les radicaux de
Notre-Dame-des-Landes sont arrivés sur Sivens ! Notre-Dame-des-Landes, la
bête noire...
« Les
opérations de maintien de l'ordre sont conduites dans le département du TARN
depuis la fin du mois d'août 2014 pour permettre le démarrage des travaux de
la retenue d'eau de Sivens. Elles ont donné lieu à des affrontements d'une
rareviolence ».
Maintien de
l'ordre pour travaux, rare violence....Comment en est-on arrivé là ?
Le ministre
de l'intérieur a commandé une enquête administrative.
S'agissant
d'une enquête administrative confiée à l'IGGN relative aux interventions de gendarmes,
rien de surprenant dans les conclusions de ce rapport : l'usage de la
force a été engagée à un niveau strictement nécessaire, tout a été mis en œuvre
pour apaiser les affrontements, ce n'est que face à la stratégie de
radicalisation des activistes dans le droit fil de la contestation de Notre
Dame des Landes que l'usage des armes a été rendu nécessaire. Mission
accomplie, rien à signaler.
Et
pourtant....« des
militants écologistes non violents étaient présents sur Sivens d'octobre 2013 à
l'été 2014 plaçant leurs actions essentiellement sur le plan juridique ».
Une montée
brutale en violence serait apparue : « une poignée de radicaux
regroupés en collectif prépare la lutte à venir et sous l'impulsion d'anciens
opposants expérimentés au projet d'aéroport à Notre Dame des Landes, ils créent
une « ZAD (zone à défendre) » à la Métairie Neuve ».
C'est ainsi
que « fin août 2014 marque une rupture dans les modes d'action des
opposants » !
Et voilà le
point de départ, qui justifie la force et les armes : les radicaux de
Notre Dame des Landes sont arrivés sur Sivens ! Notre Dame des Landes, la
bête noire..
« radicalisation,
professionnalisation, meneurs aguerris, affrontements violents, sophistication
des moyens employés, harcèlement, guide à l'usage des zadistes, politique de
communication active, entraves au travail des journalistes... »
C'est la
guérilla, la guerre civile, les djihadistes verts...l'ennemi est à nos portes,
nous devons le chasser hors de nos terres et ne pas le laisser s'installer,
nous envahir !
Vous devez
être d'une extrême fermeté, pour qu'il n'y ait pas un autre Notre Dame des
Landes...
Qu'entend la
gendarmerie par opposant radical ?
Comment la
gendarmerie explique la « rupture » entre l'action pacifiste et
l'opposition radicale ?
Selon
l'IGGN, une poignée de radicaux regroupés en collectif baptisé « tant
qu'il y aura des bouilles » se démarque des militants écologistes non
violents et prépare la lutte. Sous l'impulsion d'anciens opposants expérimentés
au projet d'aéroport, ils créent une ZAD. En août, la rupture est claire et les
affrontement deviennent violents.
Et
pourtant... octobre
2013, une dizaine de militants écologistes s'installent à la Métairie. Ils en
sont expulsés par des cagoulés violents et s'installent alors sur une parcelle
qu'il nomme La Bouillonnante, y construisent cabanes en bois, yourtes, montent
un chapiteau. Ils baptisent ce lieu, la ZAD. Ils sont soutenus par une partie
de la population locale, sont de plus en plus nombreux, occupant plusieurs
parcelles et ce, jusqu'à fin juin.
Aucun
affrontement.
Durant
l'été, certains partent, d'autres restent dans le département. Ces mêmes
militants écologistes pacifistes reviennent mi août s'installer sur les
parcelles de l'emprise du barrage. Ils annoncent le retour de l'occupation et
leur détermination à s'opposer aux travaux de déforestation. A nouveau,
cabanes, yourtes, chapiteau. Une partie de la population locale se mobilise
également, informée de la destruction imminente de la forêt. La Zone à Défendre
fait venir des militants d'ici et d'ailleurs, de la Région et aussi de Notre
Dame des Landes.
C'est ainsi
que fin août, les gendarmes font face à une centaine de militants sur le site
de Sivens.
Des
militants déterminés et convaincus de l'utilité de leur action, prêts à résister
longtemps et qui demandent au Président du Conseil Général un débat.
Selon
l'IGGN, ces militants se radicalisent et changent de méthodes d'action.
Alors, quels
sont les critères qui permettent de distinguer le militant pacifiste de
l'opposant radical... ?
Le militant
qui exprime son opinion contre le projet de barrage et qui, dès septembre,
vient vivre sur le site de Sivens pour empêcher les travaux de déforestation
dès septembre, et décide de s'installer dans un arbre toute la journée lorsque
les machines arrivent, est il un opposant radical ?
Le militant
qui fait partie du collectif de défense de la zone du Testet et qui décide, dès
septembre, de soutenir plus activement la lutte et gare sa voiture sur la route
d'entrée des machines, devient-il un opposant radical ?
Le militant
qui décide d'aller monter sa tente sur le site de Sivens en septembre et entend
toute la journée les bûcherons couper les arbres et qui décide d'aller voir le
lendemain matin les dégâts et qui s'approche trop près des gendarmes, a-t-il
une attitude d'opposant radical ?
Le militant
qui habite à coté de la forêt de Sivens et qui s'y promène tous les week-ends,
et apprend en septembre que les arbres de la forêt sont en train d'être coupés,
qui décide alors d'aller sur le site avec ses copains déguisés en clown et
s'approche des gendarmes pour leur parler agit-il comme un opposant
radical ?
Et
pourtant....
L'homme dans
l'arbre a reçu des coups de pied sur le visage par un gendarme alors qu'il
était en hauteur, a été mis en danger à plus de 15 mètres du sol car les
branches de l'arbre ont été élaguées volontairement et son filet de sécurité a
été coupé..
La personne
dans sa voiture a été violemment attrapée par les cheveux, après avoir été
gazée, traînée au sol sur plusieurs mètres et jetée sur un tas de ciment,
insultée..
La personne
qui voulait voir les dégâts des machines sur la forêt, a reçu une balle dans la
main, tirée par un gendarme muni d'un lanceur flashball..
La personne
déguisée en clown a reçu un coup de tête par un gendarme muni d'un casque et a
été la cible d'un tir de flashball dont la munition lui a effleuré la main..
Les
personnes qui habitaient dans les tentes, les caravanes, les yourtes ont vu
toutes leurs affaires personnelles brûlées..
Oui, les
forces de l'ordre ont dû faire face à des actes violents, à des tirs de
cailloux, de pierre et de cocktails molotov.
Mardi 26
août 2014, les forces de l'ordre arrivent sur le site pour sécuriser les
parcelles du chantier afin d'accueillir les bûcherons qui vont démarrer la
déforestation.
Les
gendarmes sont accueillis par un groupe d'opposants entre dix et vingt
personnes, certains avec le visage masqué, derrière une barricade et jetant des
cailloux et des pierres, à l'entrée du site, proche de la D999. Les gendarmes
vont signaler l'envoi de cocktails molotov, deux gendarmes vont recevoir des
jets de cailloux.
Les deux
camps s'affrontent. Les gendarmes usent de gaz lacrymogène en nombre. Il n'y a
aucun contact, aucune mise en danger, chaque camp reste à distance et s'envoie
des projectiles.
Les
militants pacifistes, une cinquantaine, présents sur place mais plus loin, sur
les parcelles le long du chemin départemental, vont s'approcher pour tenter une
médiation qui aboutira à un retour au calme en fin de journée.
Le
lendemain, le même scénario se reproduit avec barricade et jets de pierre. Plus
loin, dans la forêt et sur le chemin départemental, des opposants pacifistes
vont se positionner en chaines humaines le long du chemin, des clowns vont se
déplacer dans la forêt en suivant les gendarmes, des militants vont essayer de
parler aux gendarmes en leur expliquant pourquoi ils s'opposent à ce projet et
sont présents sur le site.
Sur cette
journée, trois personnes vont être interpellées, placées en garde à vue pendant
48 heures et présentées devant le tribunal correctionnel le vendredi 29 août.
Le tribunal prononcera la relaxe de ces trois personnes, précisant dans son
jugement que des violences ont certainement eu lieu, mais que les gendarmes ne
rapportent pas la preuve de l'implication violente et radicale de ces trois
personnes. Elles étaient poursuivies pour participation à une manifestation
interdite, cagoulée et armée, violences volontaires sur personnes dépositaires
de l'autorité publique en réunion et avec armes.
A partir du
1er septembre, les bûcherons arrivent sur le site, escortés par les gendarmes
mobiles équipés en tenue de maintien de l'ordre. Le ton est donné !
Commence
alors une « lutte », une « opposition », des
« affrontements » entre des militants déterminés et nombreux,
soutenus par une partie de la population locale et des militants du collectif
du Testet, et des gendarmes en mission de maintien de l'ordre.
Dialogue de
sourd et guerre d'usure.
Le scénario
se reproduit : à l'entrée du site, des barricades, une dizaine d'opposants
le visage caché qui se placent pour affronter les gendarmes certains jours, ou
qui partent dans la forêt d'autres jours, et plus loin, sur le chemin
départemental, sur les parcelles à déboiser, des opposants pacifistes, assis
par terre, ou cachés dans les arbres ,ou déguisés en clown.
Deux moyens
différents de s'opposer, de lutter.
Et
Pourtant...Un usage de
la force et des armes le même pour tout le monde !
Une mission
de maintien de l'ordre pendant deux mois ! Combien de gardes mobiles, de
membres du PSIG, d'armes...
Deux mois
d'usage de la force et d'utilisation d'armes !
Deux mois,
jusqu'aux journées particulièrement violentes des 29 septembre et 7 octobre,
puis des deux semaines de harcèlement d'une dizaine d'opposants restés sur les
lieux d'habitation, avec destruction d'affaires personnelles, envoi de gaz
lacrymogène dans les habitations, coups de tonfa et insultes quotidiennes.
Sur la
journée du 7 octobre, le rapport d'IGGN reconnaît à demi mot et contraint par
les vidéos qui ont circulé sur internet, des fautes professionnelles :
interpellation violente d'un jeune roué de coups par un membre du PSIG et
lancer de grenade de désencerclement dans la caravane par un membre du PSIG.
Pour le
reste, pas de faute professionnelle.
L'usage
de la force a été nécessaire, proportionnée, dans le respect du cadre légal
fixé par le Code de sécurité intérieure.
Et les
armes ?
Le rapport
de l'IGGN est silencieux sur les armes utilisées durant les deux mois de
maintien de l'ordre sur le site de Sivens.
Depuis fin
août, ont été signalées par les personnes présentes sur le site :
grenades lacrymogènes de plusieurs types en quantité impressionnante, grenades
assourdissantes, munitions de lanceurs dits flashball Verney-Carron, balles de
défense utilisées avec lanceurs et grenade de désencerclement (caravane).
Et les
prises de décision ?
Le rapport
indique « Dès le 23 août et jusqu'à la veille de la manifestation du 25
octobre, le directeur de cabinet anime une audio-conférence chaque soir vers 19
heures avec les responsables du conseil général, le maître d'ouvrage délégué
(la CACG), la maire de Lisle sur Tarn et le commandant du GGD81, ce qui permet
de dresser un bilan quotidien et de décider des opérations du lendemain ».
La décision
a été collective et quotidienne.
Le
préfet ? Il est venu sur place une seule fois, le 8 octobre.
Les demandes
d'enquête judiciaire, le travail des associations, du défenseur des Droits, la
commission parlementaire et les actions qui seront engagées contre l'Etat
feront toute la lumière sur les éléments passés sous silence par l'enquête
administrative...